Rome
(Agence Fides) - Plusieurs
cercles juifs et des organes de presse ont réagi vivement à
l’occasion de la promulgation du « Motu proprio » de Benoît XVI sur
la Messe ancienne, en appréhendant la réintroduction de la prière
pour les Juifs, celle dont le Pape Jean XXIII avait enlevé
l’adjectif « perfidis ».
Certainement, peu de gens savent que les Oraisons solennelles du
Vendredi Saint ont une correspondance dans la « birkat ha-minim »
(bénédiction contre les hérétiques) de la liturgie juive, qui est la
suivante : « Qu’il n’y ait pas d’espérance pour les apostats ;
déracine rapidement de nos jours le royaume de l’orgueil ; et
périssent en un instant les nazaréniens (ndr : les judéo-chrétiens)
et les hérétiques : qu’ils soient effacés du livre des vivants, et
qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes. Béni sois-tu Yahvé
qui plie les orgueilleux ».
C’est ce que récite la XII° bénédiction de la liturgie de la
synagogue dans la forme primitive. Dans le Talmud babylonien plus
répandu aujourd’hui, on trouve ceci : « Afin qu’il n’y ait pas
d’espérance pour les calomniateurs et les hérétiques, et que tous
périssent en un instant ; que tous Tes ennemis soient détruits en un
instant, et Toi, humilie-les rapidement de nos jours. Bénis es-tu
Seigneur, qui brise les ennemis et humilie les orgueilleux ».
L’Oraison du Vendredi Saint dans sa version de 1962, déclare : «
Nous prions aussi pour les Juifs, afin que le Seigneur notre Dieu
enlève le voile de leur coeur, de manière à ce que, eux aussi, ils
reconnaissent avec nous Jésus-Christ Notre Seigneur. Prions : O Dieu
tout puissant et éternel, ne rejette pas non plus les Juifs de ta
miséricorde, exauce les prières que nous t’adressons pour ce peuple
aveuglé, afin qu’il admette que le Christ est la lumière de ta
vérité, et sorte ainsi des ténèbres ».
La version du Missel de 1970 a été ainsi modifiée : « Prions pour
les Juifs : que le Seigneur notre Dieu qui les a choisis comme
premiers parmi tous les peuples pour accueillir sa Parole, les aide
à progresser toujours dans l’amour de son Nom et dans la fidélité à
son Alliance ». (¨Prière en silence) : « Dieu tout puissant et
éternel, qui a fais tes promesses à Abraham et à sa descendance,
écoute avec bienveillance la prière de ton Eglise, pour que le
peuple aîné de ton Alliance, puisse parvenir à la plénitude de ta
Rédemption ».
En comparant les formules, on note que la formule juive se sert des
invectives propres à certains psaumes et textes prophétiques (par
exemple le psaume 58), qui ne sont pas étrangères non plus au
Nouveau Testament. La formule chrétienne de l’ancien Missel rappelle
l’invitation de Saint Paul à la communauté chrétienne à prier pour
tous les hommes (cf 1 Timothée 2, 1), puis pour les Juifs, et lui
rappelle le caractère irrévocable de l’élection divine d’Israël (cf
Romains 11, 25-26). D’après De Clerck, cette prière pourrait être «
d’une grande antiquité des ‘orationes sollemnes’, ou pourrait
remonter à une période où les Juifs étaient nombreux à Rome. Quand à
l’oraison du nouveau Missel, le thème est le peuple d’Abraham,
dépositaire des promesses divines « irrévocables », et appelé de
toute façon « à la plénitude de la rédemption ». Cela a toujours été
la conscience de l’Eglise qui, dans l’oraison, demande à Dieu de
hâter la réalisation de cette promesse.
Ce n’est donc pas le cas pour nos ‘frères aînés’ de continuer à se
scandaliser de la prière que les chrétiens élèvent à Dieu pour eux,
quand ils devraient veiller à modifier leur prière, étant donné que,
dans la première fore, et dans celle du Talmud Babylonien, la
malédiction de Dieu n’a été enlevée, qui ne se concilier pas avec
son amour universel.
UN PEU D’HISTOIRE
En réalité, la querelle cesserait si l’on se plaçait dans le rapport
entre liturgie chrétienne et liturgie juive, dont l’oraison de
louange et d’intercession a aussi son origine, comme le rappelle le
Catéchisme de l’Eglise Catholique (1096). En effet, le correspondant
juif de l’Oratio Fidelium - mais aussi de l’anaphore d’après
certains spécialistes comme Adrien Nocent - est la prière «Semonèth
Esréh » (la Tefilah de la 18° bénédiction). C’est bien connu, le
christianisme des origines, et donc la liturgie, s’est mise dans un
lien de continuité et en même temps de nouveauté par rapport au
judaïsme. Les nazaréens ou chrétiens avaient fréquenté le Temple (cf
Actes 2, 46), mais aussi les synagogues, jusqu’à ce que, deux
décennies après sa destruction en 70, les Juifs n’introduisent dans
la Tefilah, la XII° « bénédiction », précisément la « birkat
ha-minim » (elles devinrent ainsi au nombre de 19, mais le nom de
Shemonèh Esréh ne fut pas changé), c’est-à-dire une malédiction
contre la secte considérée comme hérétique, des judéo-chrétiens (cf
Actes 24, 14), soit pour les tenir loin de la synagogue, soit pour
proclamer formellement la rupture définitive entre les deux
religions.
A côté des « minim » (dissidents), on mentionnait les nozrim, les
nazaréens c’est-à-dire les disciples de Jésus de Nazareth, pour
qu’ils « disparaissent aussitôt, effacés du livre de la vie et sans
être inscrits avec les justes. Beni sois-tu qui humilies les
superbes » ( cf G. De Rosa, Gesù di Nazareth e l’Ebraismo di ieri e
oggi. Dal rifiuto all’approbazione esclusiva. “La Civiltà
Cattolica”, 15 (2000), n° 12). Dans cette même période, on
prescrivit en effet l’excommunication contre les judéo-chrétiens,
qui, tout en prétendant demeurer dans la synagogue, la divisaient
par leur foi, protégeaient les “païens », les romains surtout, et
détruisaient le principe dogmatique de « habdàlàh », c’est-à-dire la
séparation entre circoncis et non circoncis (cf H. Herts, Daily
Prayer Book with commentary. Introductions and notes, New York 1971,
p.142). C’est ce que pensait Maimonide au Moyen Age, et, de nos
jours, le rabbin américain J. Petuchowski (cf S. Ben Chorin, Il
giudaismo in preghiera . La liturgia della sinagoga, Cinisello B.
1988, p. 80). Toutefois, tous les juifs ne mentionnent pas
aujourd’hui les nazaréens et les dissidents, mais se limitent aux
calomniateurs, aux méchants et aux ennemis.
Quant aux Oraisons solennelles du Vendredi Saint, et à la Prière
Universelle ou des Fidèles de la Messe, elles se rattachent à la
tradition apostolique de prier pour tous : en particulier pour
qu’ils passent une vie calme et tranquille en toute piété et
dignité, comme étant une « chose belle et agréable au yeux de Dieu
notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et
arrivent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2, 1-3). Des
traces de cette prière se retrouvent chez Clément de Rome, Polycarpe
de Smyrne, Justin, Tertullien et Cyprien, qui soulignent la demande
à Dieu de parvenir à la connaissance de la vérité et au salut
éternel. Prosper d’Aquitaine (390-455) auteur du célèbre « ut legem
credendi lex statuat supplicandi » s’y référera avec le plus
d’évidence. L’auteur ne voulait pas instituer un automatisme, comme
si de la prière devait dériver la norme de la foi, mais dire que
devient norme de foi cette prière liée avec la doctrine catholique
qui s’est terminée avec la mort du dernier Apôtre. En un certain
sens, la liturgie doit exprimer la foi catholique et apostolique,
ainsi que l’unité et la sainteté de l’Eglise.
Toutefois, la description la plus ancienne des « Orationes Sollemnes
» se trouve dans les « Capitula, un document joint à la Lettre du
Pape Célestin I° aux Evêques de Gaule, écrit entre 435-442. En
particulier, dans la prière « pro Judaeis », il déclare : « Ut
Judaeis, ablato cordis velamine, lux veritatis appareat ». la phrase
rappelle avec évidence d’une part Saint Paul (2 Cor 3, 12-16), et
d’autre part l’oraison que, par Léon le Grand et les livres
liturgiques romains du haut Moyen Age connus comme « Ordines »,
arrive à la forme du Missel Romain de 1962. Et donc, les sources
liturgiques qui nous transmettent les « Orationes sollemnes »
remontent aux traditions gélasienne, grégorienne et franque,
codifiées dans les Sacramentaires et dans les « Ordines Romani ».
L’Oratio pro conversione Judaeorum, la sixième des Oraisons
solennelles, dans le Missel de 1970, porte le simple titre « Pro
Judaeis ». L’expression « perfidis » a été enlevée, même si elle
voulait tout simplement dire « incrédules, mieux en un certain sens
que la formule du « minim », les dissidents des la « birkat » juive.
Pour l’analyse et la traduction de l’expression, approuvée déjà en
1948 par la Congrégation des rites, nous renvoyons aux études
existantes ; mais en 1936 déjà, le grand exégète protestant devenu
catholique, Eric Peterson, avait publié une étude dans laquelle il
montrait que l’épithète voulait dire « parjure », en ce sens que les
Juifs avaient fait un pacte avec Jahvé, parce qu’ils n’avaient pas
respecté. Cette signification, appliquées aux païens également, se
trouve dans plusieurs oeuvres de Cyprien et d’Ambroise. Saint
Augustin, se référant à la justice de la foi en Saint Paul, la
traduit par injustice et manque de foi. On trouve aussi dans la même
ligne Gélase et Grégoire le Grand.
A ce point, on peut déduire que la « Oratio pro Judaeis » semble en
un certain sens spéculer sur la « birkat ha-minim « juive, la
malédiction contre les hérétiques ; presque comme une « réponse »,
parce que le donné liturgique n’est jamais abstrait, et que tous
deux remontent à la même époque, comme nous l’avons vu. A
l’excommunication prononcée contre les judéo-chrétiens, et à
l’accusation « d’hérésie » de la part des Juifs,- peut-être durant
le synode de Jabne entre 90 et 10 après Jésus-Christ - qui voulaient
de cette manière marquer la rupture définitive du Judaïsme officiel
avec les chrétiens, ces derniers auraient « répondu » par
l’insertion de la « prière pour les Juifs ». Au-delà de toute
polémique, « il est raisonnable de retenir que l’histoire des deux
prières, dont le contenu était certainement connu des juifs et des
chrétiens à la fin du I° siècle, se soit mêlée, donnant ainsi forme
au texte liturgique comme il nous est parvenu, sauf, évidemment, les
modifications inévitables que connaissent en général les textes
liturgiques au cours des siècles » (Annariova Abrusci, Storia ed
evoluzione delle Orazioni sollenni. Il caso della Preghiera Pro
Judaeis, thèse de doctorat à l’ISSR de Bari, 200-2001, p 111-112 pro
manuscritto). Cela montre une fois encore l’influence de la liturgie
juive sur la liturgie chrétienne. La prière ne peut être modifiée en
contradiction avec la doctrine catholique et apostolique. Nous
prierons donc aujourd’hui volontiers également avec les nouvelles
formules du Missel Romain de Paul VI, où l’on demande au Seigneur
que « le peuple aîné de ton alliance puisse parvenir à la plénitude
de la rédemption ».
L’EGLISE PRIE POUR LA CONVERSION DE TOUS LES HOMMES
12. En possession d'une telle espérance, nous nous comportons avec
beaucoup d'assurance,
13. et non comme Moïse, qui mettait un voile sur son visage pour
empêcher les fils d'Israël de voir la fin de ce qui est passager...
14. Mais leur entendement s'est obscurci. Jusqu'à ce jour en effet,
lorsqu'on lit l'Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n'est
point retiré ; car c'est le Christ qui le fait disparaître.
15. Oui, jusqu'à ce jour, toutes les fois qu'on lit Moïse, un voile
est posé sur leur cœur.
16. C'est quand on se convertit au Seigneur que le voile est enlevé.
(2 Corinthiens 3, 12-16
Ce texte de saint Paul est de façon notoire la source de l’oraison
pour les Juifs jusqu’au Missel de 1962. Aujourd’hui, de nombreux
catholiques ont peur de la conversion, et les Juifs aussi, qui
voudraient que l’Eglise Catholique ne soit pas elle-même, du moins à
leur égard. A présent, la conversion est l’essence de l’Evangile de
Jésus, et a indiqué le chemin vers Lui des peuples et des nations
(cf les études de E. Peterson sur l’interprétation de Romains 9-11,
et la signification de la conversion). En faisant la vérité dans la
charité et dans le respect de la liberté, l’Eglise a comme priorité
l’annonce de l’Evangile qui est la vérité pleine et définitive sur
l’homme et à laquelle l’homme est appelé à se convertir. C’est le
Christ qui l’a déclaré : « Les temps sont accomplis…
convertissez-vous et croyez à l’évangile » (Marc 1, 15), et non pas
« dialoguez et mettez-vous d’accord » Saint Pierre a décrit la
conversion comme un parcours irréversible : à partir de la parole
des prophètes, lampe qui brille dans un lieu obscur jusqu’au lever
de l’étoile du matin (cf 2 Pierre 1,19), les Mages avaient cherché
la vérité à la suite de l’étoile, jusqu’au moment où ils trouvèrent
la vraie lumière (cf Mathieu, 2, 2) ; saint Paul, après être allé à
tâtons comme dans un lieu obscur (cf Actes 17, 27) jusqu’à être
investi par le Christ vérité incarnée, et jusqu’à se convertir à
Lui.
L’Eglise, comme l’a déclaré le Concile, est sacrement aussi par
rapport aux religions, c’est-à-dire qu’elle n’est pas seulement
signe mais instrument de salut pour tous. On comprend ainsi que le
christianisme soit une religion universelle qui fait connaître le
vrai Dieu d’Israël (cf Jean Paul II : « Varcare la soglia della
speranza, Milano, 1994, p. 112).
Le thème du salut en Jésus-Christ , salut nécessaire pour tout
homme, a été réaffirmé dans la Déclaration « Dominus Jesus ». Le
dialogue avec les Juifs naît de la « conscience du don du salut
unique et universel offert par le Père par Jésus-Christ dans
l’Esprit » (n° 13). En montrant précisément dans le Christ
l’accomplissement du Judaïsme, l’Eglise est arrivée à aborder le
monde païen « qui aspirait au salut par une pluralité de dieux
sauveurs » (Ibid.)
Le dialogue fait partie intégrante de la conscience missionnaire de
l’Eglise ; fondé sur la conscience de la dignité égale de tous les
hommes, à quelque religion qu’ils appartiennent, et dans le même
temps sur la primauté de Jésus et de sa doctrine « en confrontation
avec les fondateurs des autres religions » (Dominus Jesus, n° 22).
L’Eglise propose le Royaume de Dieu somme Seigneurie universelle de
Jésus-Christ (cf J. Ratzinger - Benoît XVI, « Gesù di Nazaret »,
Città del Vaticano 2007, chap III) ; Benoît XVI cite dans son
ouvrage le rabbin érudit Jacob Neusner qui, dans un essai de 1993
avait mis en relief toute la différence entre la Torah et Jésus. Si
et quand tous les hommes entreront dans la Nouvelle Alliance de
l’Eglise, y compris les Juifs, c’est une question à laisser au
Saint-Esprit (cf « Varcare… p.112). La prière pour les Juifs exprime
la conviction que la rencontre et le dialogue est une « tentative
qui est entièrement dans les mains de Dieu » (Gesù di Nazaret,
p.248), avec un message : « Alors ils n’abandonneront pas leur
obéissance - (à la Torah qui permet de voir Dieu « de dos », ibid,
p. 310-311) - mais elle viendra de sources plus profondes , et sera
plus grande pour cette raison, plus sincère et plus pure, mais
surtout, plus humble aussi (ibid. p. 249)
On comprend mieux ainsi les demandes de pardon et le geste de Jean
Paul II au « Mur des Lamentations », et, auparavant même,
l’intervention du Cardinal Joseph Ratzinger lors de la Conférence
Internationale judéo-chrétienne de Jérusalem en 1994, où il
développa le thème de la réconciliation, essence de deux fois, en
rappelant que la sang versé par le Christ ne criait pas vengeance,
mais au contraire réconciliation. Aucune intention, du côté
catholique, donc, d’enflammer l’anti-judaïsme - et espérons du côté
juif pas non plus d’antichristianisme - mais connaissance et respect
réciproque, y compris des expressions des différentes fois, en
priant les uns pour les autres.
(Agence Fides, 26 juillet 2007)

http://www.fides.org/aree/news/newsdet.php?idnews=10228&lan=fra